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Deux trains de vie

 
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nine
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MessagePosté le: Ven 15 Avr - 04:49 (2011)    Sujet du message: Deux trains de vie Répondre en citant

Deux trains de vie


(Du simple voisinage à la mise en demeure.)





Juste derrière chez moi,
j’entends passer le train que je ne prends jamais.


C’est au rez-de-chaussée qu’habite mon voisin qui, dès petit matin, invite le vin blanc à coté du café.
Moi, je loge au premier, mais j’ai quelque raison d’imaginer cela.
Sortant de la maison, descendant l’escalier de bonne heure dans le froid, je m’arroge le droit de jeter quelquefois un regard enquêteur, avide et curieux, à travers le carreau dont le verre livide et embué dessine - halo mystérieux - la silhouette spartiate de l’homme en ses pénates.

Sa mine blette et déconfite, comme un fruit qui gèle en hiver, promène autour de la cuisine une paire de prunelles, glauques et irréelles, que quitte par instants toute forme de vie. Ainsi que l’on s’acquitte d’une dette souscrite ailleurs et autrefois.
Quand la course du temps se bornait à un leurre, qu’un semblant de frisson simulait le bonheur, éphémère, fugace.
Avant que viennent la rancœur et l’amère désillusion.

Ses gestes incertains.
Sa main. Qui chasse, haut les cœurs ! de son front taciturne les poussières nocturnes, tenaces dans les rides, et bridant la raison.
Son pas lourd et pesant, qui traîne ses savates sur les lattes du sol où se lit par endroits l’usure des saisons, comme pour balayer des fissures antiques.
Sa main lasse, sans age.
Relique du passé parcourant sa figure, pour effacer les plis que la nuit a laissé, et la débarrasser des bourrons de lainage de la couverture.

C’est en vain que je tâche de ne pas me montrer lorsque en catimini j’observe ainsi le nid et les frustres manières de monsieur mon voisin.
Car il est aux aguets.
Mais ne prend pas ombrage de mes nombreux passages. C’est bien tout le contraire : il semble presque heureux.
Je le regarde impunément, et lui ne se met pas en garde.

Jeune femme racée, j’aime assez cependant m’encanailler parfois de façon raffinée, et taper la belote, au soir, avec les potes, aguerris et rompus, du voisin de palier du voisin de dessous. Qui a bu tout son saoul et fait triste ripaille, causerie solitaire, avant que les copains, rimailles avinées, arrivent sur la rive où s’échoue d’ordinaire un rebut, dix de der, et tout dernier compère à qui faire ma cour.

Double waters sur cour.
Comme je vais, matin, faire un petit pipi au parfum de jasmin, tout d’organdi vêtue, je hume les urines dont les hommes parfument le petit endroit. Je n’ai pas d’autre choix, la demeure est pourvue d’une seule cabine.
Je fume le cigare, ainsi que George Sand. Pas n’est question de mode : cela me raccommode des odeurs de pisse.
Et si je suis en panne un dimanche à midi, je ne fais pas la moue, révise ma demande, et ne recule pas devant le ridicule.
Quand je toque à sa porte, mon voisin qui gît las abîmé dans ses loques, gesticule soudain, déclenche le verrou et, gentil, me propose, sans un effet de prose, des Gitanes maïs. C’est en toute amitié, je peux en être sûre.
Je ne suis pas bégueule, n’ai cure du dit-on et du qu’en-dira-t-on.
Ne suis-je, comme lui, feuille que vent emporte ?
Baroque en ma tenue, moitié écervelée, parfois je me déhanche au mépris de l’usage régnant dans la rue.
Je ne suis pas très sage, m’épanche volontiers, me donne à regarder aux passants de passage et autre locataire de la propriétaire.

Ainsi coule la vie, tranquille, sans soucis, dans cet humble logis qu’elle offre aveuglément, contre cent francs quand même : pourvu que ça rapporte, elle ferme les yeux, les portes, les ouïes, dès à la nuit tombée.
Encaisse en fin de mois les retards de loyer.
Laisse s’acoquiner les copains tard le soir.
Ou tôt petit matin.
Et s’en va se coucher.



Juste derrière chez moi,
j’entends passer le train que je ne prends jamais.



Ayant un train de vie quelque peu incertain, il m’arriva un jour, sans véritable entrain, parodie de l’amour en guise de merci pour services rendus, de m’allonger soumise et moitié nue, un peu sotte, un rien grise, sous le corps et l’envie de mon pote et voisin.

Mais lequel ?

J’oubliai tout soudain.

Le voisin de palier de celui qui habite le rez-de-chaussée ?
Ou celui du dessous du premier ?
Ou celui du dessus du panier ?
Mais qu’importe après tout !



Juste derrière chez moi,
j’entends passer le train que je ne prends jamais.




***




Ce fut un soir d’automne, où la douceur de l’air était particulière, agitant feuilles mortes jusque au fond de l’impasse, que l’âme décrassée et d’un cœur bien léger je décidai enfin de boucler mon bagage.
Jetant sans un regret, et sans plus de façon, inutile déchet, le tableau écaillé de mon long célibat.



Et ce train que j’entends
depuis la nuit des temps
passer près de chez moi
roulera sur les rails de la belle aventure.



Et mon petit train-train, et mes petits tracas, je les laisserai là, à portée de voisins. Ceux-là trouveront bien une autre partenaire afin de compenser mon absence au tripot, stripteasant le poker bien autrement que moi.
Et ma propriétaire, vieille dame arrangeante, conviendra, c’est certain, qu’une autre locataire brasse le jeu de carte en lisant les tarots.
Ce serait à propos.
Il faut que je m’écarte.



Et ce train que j’entends
depuis la nuit des temps
passer près de chez moi
roulera sur les rails de la belle aventure.



Jetant à la poubelle tous les objets témoins de mes années perdues, le plus petit détail, je pliai à la hâte quantité de choses : un peu de linge fin, des fichus de dentelle, et des mouchoirs brodés de roses délicates.
Des tailleurs à la mode nouvelle, qu’une erreur me fit trouver beaux… Il me fallut surseoir à leur destination.
J’hésitai un instant à déposer ensuite un lot de bibelots d’un goût plus que douteux. Poussières à l’abandon sur un bout d’étagère, ils échouèrent aux ordures, parmi les épluchures de la maisonnée.
Foin des vieilles affaires ! Ne suis-je demoiselle ? L’heure est au renouveau. L’atmosphère s’éclaircit.



Et ce train que j’entends
depuis la nuit des temps
passer près de chez moi
roulera sur les rails de la belle aventure.



Je m’espérais souvent, parfois m’imaginais, là, arpentant le quai un matin de rupture avec mon voisinage, si par un pur hasard je trouvais le courage de combler mon retard et songer au futur, à d’autres paysages.


Et ce train que j’entends
depuis la nuit des temps
passer près de chez moi
roulera sur les rails de la belle aventure.


Il file à toute allure, je ne tiens pas en place.
Je vais à la fenêtre, et résiliant mon bail, je hume l’air qui vibre, me parle d’être libre, une brume sagace rafraîchissant la mine qu’arbore mon visage.

Je vois alors en songe l’étroit couloir qui mène à mon compartiment.
J’entends mes escarpins claquant de certitude sur le plancher du train qui scelle mon voyage, enfilant ses wagons.
Puis ce salon de train où s’allonge mon pas, que j’adopte d’emblée pour ma restauration.
Ainsi qu’un vis-à-vis m’offrant place et café, charmant et mal rasé, bohème de passage.
Rencontre d’un hasard un peu prémédité, à qui, je vous l’avoue, je me vois bien d’humeur à conter sans compter les déboires de ma vie, mes amours, mes cigares.



Et ce train que j’entends
depuis la nuit des temps
passer près de chez moi
roulera sur les rails de la belle aventure.



J’aurai - prudence pure - bien soigné ma toilette, fiché quelques barrettes dans ma chevelure ; chassé l’imperfection de mon vocabulaire, de l’expression canaille au plus petit juron - je les connais par cœur.

Parfaire mon allure !
Très peu de maquillage, pour paraître mon âge.
Un cardigan de pur lainage, quelques boutons déboutonnés, mais sans soupçon d’outrage aux mœurs – il fait si chaud dans ce wagon !
Mon bagage bien lourd et d’un luxe modeste l’invite à faire un geste, à me donner la main afin de le hisser au dessus de nos têtes, jusque dans le filet où s’ennuie sa valise.
Il n’y a pas beaucoup d’espace, on ne fera pas de manières.
On se gênera simplement pour ménager un peu de place à la surprise, aux aléas.

On s’excuse pourtant, s’amusant de ce jeu.
Après tout, après tout, ne sommes-nous voisins, installés face à face, genou contre genou, pour un bout de trajet ?
Lors d’un prochain arrêt, on se fera la bise, on se dira adieu.
À moins qu’un peu d’audace, et moins de retenue, fassent qu’un quai unique soit notre destinée.



Et ce train qui se taille en glissant sur les rails
ainsi que se défont les mailles d’un tricot
emportera bientôt,
nous laissant sur la grève,
un rêve d’aventure.


Quelques pas sur l’asphalte, une halte en chemin, de timides murmures. Une conversation au café de la ville, des mouvements légers, habileté des mains.
Une autre invitation.
Une question enfin.
Un oui qui attendait le moment de se dire.
Un logis, un empire, loin de la voie ferrée, pour deux cœurs solitaires, qu’une propriétaire attendait de louer.

… Et puis quelques voisins.







___
Nine


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MessagePosté le: Ven 15 Avr - 04:49 (2011)    Sujet du message: Publicité

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nine
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MessagePosté le: Ven 15 Avr - 04:57 (2011)    Sujet du message: Deux trains de vie Répondre en citant

J’avais à la base proposé cette histoire en deux parties :

Mon voisin, et Mon vis-à-vis

Je n’en étais pas vraiment satisfaite, et, comme je n"avais rien d'autre à faire qu'attendre l'inspiration, j’ai beaucoup retravaillé l’écriture.

En voici le résultat, avec un titre tout neuf !

Je n'ai pas jugé utile de conserver le premier jet (ne restent plus que les titres et vos commentaires) : c'est déjà long, ça m'étonnerait que quelqu'un s'amuse à faire des comparaisons.

Votre serviteuse,

Nine


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Automnale
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MessagePosté le: Ven 15 Avr - 09:43 (2011)    Sujet du message: Deux trains de vie Répondre en citant

Je  lirai ce texte tranquillement...

Automnale


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Dame ondine
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MessagePosté le: Dim 17 Avr - 19:07 (2011)    Sujet du message: Deux trains de vie Répondre en citant

tu vas finir par me coûter une fortune en papier et encre..comment veux-tu lire un truc pareil en ligne, c'est un coup à vous tuer les yeux!!!

4 pages au-dessus de la pile pour la pause-café de demain matin, avec la "Rupture "de Berline que je viens de retrouver, un Marco oublié, et une "Bouche close" de l'Alain....Vingt dieux, tu parles d'un boulot d'être un Lézard!

Danie
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Dame ondine
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MessagePosté le: Mar 19 Avr - 13:12 (2011)    Sujet du message: Deux trains de vie Répondre en citant

Bon entre 2 visites, allons-y! 
 
De la prose à la Nine 
J'aime cette corespondance de sons, au milieu de tes phrases, on a l'impression d'écouter l'histoire au lieu de la lire[ c'est sans doute ce que tu veux dire quand tu dis que tu as re-travaillé la langue; à mon avis, c'est une réusite[vu que tu as effacé l'autre, difficile de comparer, mais je me rappelle de ton histoire de voisin] 
 
Tout ton vocabulaire est certainement choisi; i.e ton deuxième paragraphe, avec ces métaphores de fruit, mais je ne peux commencer à tout citer 
 
côté histoire, deux fils à mon avis: le -les- voisin-s-, et puis la fuite en avant.Je crois que je préfère, de loin, la première partie, qui me semble bien plus originale...l'histoire du train, bien qu'il y ait certes des trouvailles, me semble un peu une redite...ceci dit, ton style fait passer le propos. 
 
J'ai vraiment apprécié ma lecture et je voudrais signaler le passage qui commence: 
"Jeune femme racée, j'aime assez cependant......" 
C'est si vivant, on s'y croirait, les images se créent d'elles-mêmes.Bravo! 
 
Voilà, j'espère que tu vas continuer à fouiller tes tiroirs, ça a l'air de te réussir mieux qu'à moi. 
 
Danie 

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spock27
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MessagePosté le: Ven 22 Avr - 22:11 (2011)    Sujet du message: Deux trains de vie Répondre en citant

va savoir, j'ai tout de suite tiqué ou flashé sur "je m'arroge", n'étant plus très sûr ni de l'orthographe, ni du sens et puis à quoi bon buter sur ce "je" et le verbe

mais en réalité, ces deux mots résume la personnalité du personnage car si l'histoire est assez triste avec une fin en tire-bouchon, certes, la fille-femme fait une belle rencontre, avec un beau départ en perspective, tu écris bien que des voisins, elle en aura encore... et là, on ne peut s'empêcher de faire la liaison avec ses tristes voisins d'avant; ces mots résument...? oui, car moi, je lis une femme qui sait ce qu'elle veut, qui joue avec son sort et ceux des autres au point que du coup, le lecteur éprouve un peu moins d'empathie avec lui. j'allais presque dire : un personnage solitaire mais qui a tout fait pour

voilà mon ressenti à ces heures tardives. un beau texte, très travaillé, avec des paragraphes en retrait qui conte une autre chanson, comme tu le fais pour tes poèmes d'ailleurs.

par contre, le personnage me dérange un peu; mais c'était peut-être le but !

/ en relisant, je m'aperçois que la poésie n'est jamais loin. du coup, est-ce vraiment de la prose; parfois, on frôle le texte poétique

"Ce fut un soir d’automne, où la douceur de l’air était particulière, agitant feuilles mortes jusque au fond de l’impasse, que l’âme décrassée et d’un cœur bien léger je décidai enfin de boucler mon bagage.
Jetant sans un regret, et sans plus de façon, inutile déchet, le tableau écaillé de mon long célibat." //

c'est vraiment très beau et je le verrais bien dans un "vrai" poème :-'

al.


Dernière édition par spock27 le Dim 24 Avr - 19:40 (2011); édité 1 fois
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Dame ondine
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MessagePosté le: Dim 24 Avr - 16:53 (2011)    Sujet du message: Deux trains de vie Répondre en citant

Alain, y'a une couleur qui s'appelle "jaune" ou "blanc",,,ton bleu est quasiment illisible!!

Danie[ qui se prend, de temps en temps, pour Automnale!!!!!!!!]
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spock27
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MessagePosté le: Dim 24 Avr - 19:41 (2011)    Sujet du message: Deux trains de vie Répondre en citant

voilà mademoiselle Danie :-'

c'est fait !

qu'est-ce qu'elle a fait automnale ? elle n'aime pas Ferré, mdr

al.


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nine
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MessagePosté le: Lun 25 Avr - 03:54 (2011)    Sujet du message: Deux trains de vie Répondre en citant

Je prendrai mon temps pour répondre, mais tout d'abord, merci Danie et Al.

J'ai vu que vous vous êtes bien amusés avec Automobile et voie Ferrée Laughing Laughing Laughing

Nine


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MessagePosté le: Aujourd’hui à 15:22 (2016)    Sujet du message: Deux trains de vie

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