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Vies-à-vies (2)

 
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Chinaski
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MessagePosté le: Mer 2 Nov - 13:24 (2011)    Sujet du message: Vies-à-vies (2) Répondre en citant

Troisième matinée

Comme je ne travaille qu’à temps partiel, j’avais toute la matinée de libre aujourd’hui. De peur de croiser à nouveau la silhouette d’Anne, j’en ai profité pour partir le plus vite possible de chez moi afin de me balader. J’avais passé une nuit horrible, pleine de remords et de culpabilité. Je me sentais minuscule dans mon lit. J’avais l’impression que les murs se rapprochaient de moi et voulaient me broyer. Je me suis promis ce soir là de ne plus épier Anne. Mais sa fenêtre m’appelait sans cesse : « regardes moi ! Tu ne peux pas te passer de moi ». J’en avais mal à la tête.
J’ai pris le bus afin d’aller le plus loin possible de ma rue et je suis descendu à l’arrêt du centre commercial. Comme il était tôt, il n’y avait pas foule. J’ai fais tous les étages les uns après les autres. Celui des vêtements, celui de la Hifi, du bricolage, des produits alimentaires. Je ne voulais plus penser à rien, et surtout pas à ma voisine. Je pouvais rester un quart d’heure, tel un benêt, devant des rayons. Je détaillais les articles, les comparais et en jugeait les emballages. De temps à autres, des personnes passaient devant moi, poussant leurs caddies à la recherche de la bonne affaire. Je n’y prêtais pas attention et continuait de passer en revue les produits. C’était très warholien.
C’est au dernier étage que le malheur s’est abattu sur moi à nouveau. Alors que je marchais d’une allée à une autre, j’ai repéré une vitrine très intrigante. Derrière cette dernière se trouvaient plusieurs paires de jumelles. Il y en avait de toutes les tailles. J’étais totalement émerveillé par ces instruments magiques. Je deviens fébrile lorsque je commençais à lire les petites fiches décrivant les caractéristiques de chaque paire. J’ai appelé un vendeur afin de lui demander si j’en pouvais les essayer. C’était tout à fait surprenant. Tout devenait plus gros, plus net, plus proche. J’ai finalement opté pour une paire entre le bas de gamme et l’excellence. Ce n’était déjà pas donné, mais il me les fallait absolument. Je n’ai écouté que mon instinct, mais au fond je redoutais déjà le pouvoir maléfique qu’elles allaient me conférer. Un sourire enfantin se dessina sur mon visage au moment d’enfiler ma carte de crédit dans l’appareil. Toutes mes résolutions partaient soudain en éclats.

Le bus de midi me ramena dans mon quartier. Mes nouvelles jumelles bien en sécurité sous mon bras, je rejoignais mon immeuble quand j’aperçus Anne sortir en courir de chez elle. Elle était apparemment en train de faire la course avec le bus. Je voulais crier « Anne ! », la rattraper. Mais elle était déjà loin. Sa présence s’était évaporée dans les rues de la ville. Bon sang, cette femme existe-t-elle réellement ? Elle passe d’un endroit à un autre, se téléportant sans se soucier du temps et du reste du monde. Tel un flash impétueux, un navire cheminant vers un Nouveau Monde. Anne, tu m’attires et te dérobes toujours au dernier moment. Ce n’est pas équitable. Vas-tu un jour te laisser cueillir, toi le fruit si défendu ?
Je délirais, encore et toujours, hagard au milieu de la rue. Je ne sais pourquoi, mais mon premier réflexe fut de me rendre à nouveau dans le hall de son immeuble. Cette fois-ci, j’ai poussé la porte avec plus d’assurance que la dernière fois. Au fond de moi, j’avais l’impression d’entrer dans un nouvel endroit. Pourtant tout était là, à l’identique : les boîtes aux lettres, le carrelage du hall, la cage d’escalier. A la différence que le son d’une radio sortait de la porte de la conciergerie. La porte de cette dernière s’ouvrit et un homme d’un certain âge fit son apparition. Quand il m’aperçu, il se mit à me dévisager :
- Z’êtes qui ?
Troublé, je me mis à me racler la gorge avant de lui répondre timidement :
- Excusez-moi, je voulais passer voir mademoiselle Volonski.
Il se gratta le front d’un air perplexe:
- Elle est sortie. Z’êtes un ami ?
- Heumm, oui. En fait je voulais venir chercher quelque chose que je lui avais prêté. C’est un peu urgent. Mais ce n’est pas grave. Je repasserais une autre fois. Bonne journée.
Alors que je tournais les talons, impatient de me dépêtrer de cette situation embarrassante, le vieux concierge m’interpella :
- ‘tendez. Souvent elle oublie de fermer son appartement. Si c’est si urgent, vous pouvez passer chez elle. J’lui dirais que vous êtes passez, qu’y ais pas de malentendus bien sure. Z’êtes monsieur ?
Je lui donnais le premier nom qui me vient à l’esprit :
- François Ferdinand.
Il se mit à rire :
- Ben dis donc, z’est pas courrant. Ferdinand, z’est le nom de famille ?
Il inscrit ce piteux pseudonyme sur une feuille et me fit comprendre que je pouvais monter. J’étais assez désemparé. J’aurais incroyablement peur d’avoir un concierge comme lui, divulguant ce genre d’informations au premier venu. En montant les escaliers, je ne cessais de me retourner. Il était toujours là, debout au milieu du hall, en train de m’adresser un grand sourire. J’étais dans une maison de fous. Si les gens s’y mettent, c’est intenable. On me pousse vers Anne, de tout mon corps et de tout mon être.
Arrivé à son étage, j’avançais fébrilement devant sa porte. Le précieux sésame était devant moi, près à s’ouvrir. Alors que je tendais mon bras afin d’actionner la poignée, des puissants frissons me parcoururent. Je transpirais abondement. Non, tu ne peux pas faire cela, c’est violer l’intimité de quelqu’un. Mais comment ose-tu parler d’intimité ? Tu crois que tu n’as pas déjà assez dépassé les bornes? Ce n’est plus un viol, c’est une tournante. Si tu ouvres cette porte, tu es perdu à tout jamais.
J’ai rétracté mon bras avant de prendre mes jambes à mon coup. J’ai faillis à plusieurs reprise m’étaler dans les escaliers. La dernière chose que j’ai entendue, avant d’arriver haletant à la porte d’entrée, c’était la voix du concierge me demandant :
- Z’avez trouvé ce que vous cherchiez ?

Troisième soirée

Je repris mon rôle d’éclaireur avec encore plus d’ardeur. Mon « poste d’observation » fut totalement amélioré par mes soins. Outre les stores demi clos, j’avais maintenant installé plusieurs coussins et couvertures dans lesquels je m’installais. J’étais dans ma propre tranchée, derrière des sacs de sable devant me protéger des balles perdues et des salves meurtrières tirées depuis l’appartement d’Anna. Tapis dans l’ombre, les mains crispées sur mes toutes nouvelles jumelles, j’attendais avec trépidation le moment tant attendu. Fiat Lux !
Anne était en avance. Elle portait une longue robe mauve et s’était coiffée différemment des autres jours. J’actionnais la molette de mes jumelles afin de voir plus de détails. C’était totalement prodigieux. Je pouvais presque deviner le grain de sa peau et ses épaules dénudées semblaient à porté de main. Plus aucuns détails ne pouvaient m’échapper à présent. Les tresses de son chignon ressemblaient à un maelström impitoyable dans lequel un Drakkar était en train de sombrer. Je pouvais également deviner ses seins qui se dessinaient de temps à autre sous sa robe. Ces jumelles étaient un peu comme une extension de mon être, la passerelle entre nos deux vies. J’en étais tellement content que je saisis mon bol de corn flakes afin de rassasier mon féroce appétit.
C’est à ce moment que tout bascula. Un deuxième personnage venait de faire apparition dans l’appartement d’Anne. C’était un homme, assez grand, barbu et très bien habillé. Qui étais-ce ? Je deviens follement énervé. C’était un acteur de trop dans cette représentation !
Je me sentis profondément humilié. Anne n’avait pas le droit de m’infliger cela. De haine, je donnais de furieux coups de poings contre mes coussins. Notre rendez-vous était totalement souillé. Je ne pouvais la partager avec un autre. Quand je me remis à les observer, tressaillant, elle semblait rire à gorge déployée. C’était comme si elle se moquait ouvertement de moi. Ils devaient sûrement écouter de la musique, car elle se mit à danser pendant que l’homme la dévorait du regard, un verre de vin à la main. Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Cette folle parade nuptiale était une insulte à ma dévotion. Les larmes me montaient gentiment aux yeux.
Ce fut finalement la goutte d’eau : Anne quitta la pièce, suivit par l’homme. Fini, rideau. Je n’allais plus les revoir de la soirée. Mais qu’ais-je donc fais pour mériter cette punition ? Cette intrusion masculine était une véritable provocation. Il me fallait répliquer et montrer à Anne l’ampleur de la passion. Je ne pouvais plus être un spectateur passif.





Des images m’assaillaient de partout alors que j’essayais de dormir. La terre s’éventrait et des géraniums gigantesques en sortaient avant de grimper jusqu’à des hauteurs vertigineuses.
Des boîtes de conserves roulaient le long des rues et je m’imaginais en train de les éviter. Anna dansait au milieu de ses dernières tout en s’avançant vers moi. Elle portait sa robe mauve et riais. Je commençais à avoir une érection. Dès qu’elle fut à ma hauteur, son corps se transforma totalement. Ce n’était plus la déesse que je connaissais, mais le concierge rabougrit de son immeuble. Armé d’un balai, il se mit à me battre et à me pousser. Derrière moi se matérialisa le camion des éboueurs. Sa bouche avide m’aspira et déchiqueta chaque parcelle de mon corps. Tout le monde, que ce soit le vil concierge, Anne, ou les passants, se payaient un immense fou rire.
Je fini par sangloter dans mes draps, seul dans le noir.


Quatrième matinée

Il me fallait absolument trouver une idée pour épater Anne. Quelque chose de fort, de symbolique et d’original pour lui déclarer mon admiration éternelle. Une lettre ? Trop commun. Des fleurs ? Elles périssent rapidement. Un livre ? Elle en a déjà des dizaines.
Songeur devant les piles de papiers, à mon travail, je passais toutes les perspectives d’offrandes en revue. J’ai finalement trouvé un cadeau intéressant et satisfaisant à tout point de vue. Un portrait. Mais pas n’importe lequel, non, le sien ! Elle est ma muse, après tout, il est donc normal que je lui offre un chef d’œuvre en guise d’hommage. Le fait est que je suis malheureusement un très piètre dessinateur. Mes doigts ne sont pas assez habiles pour reproduirent les traits et les expressions si singulières de son visage. Mais j’ai très vite trouvé une pirouette. Un de mes collègues de travail, prénommé Erwan, était un dessinateur fort doué. Au cours de nos discussions autour de la machine à café, j’avais appris qu’il travaillait à l’adaptation d’un roman en bande dessinée. Il m’avait même amené quelques unes de ses planches. Ses mains, elles, étaient sures et délicates comparées aux miennes.
Il était assurément l’homme qu’il me fallait. Je lui exposais ma demande lors de la pause. Evidemment, de peur qu’il ne me prenne pour un cinglé complet, j’ai du broder et réarranger les faits. Je prétextais l’anniversaire d’une amie très proche et l’envie d’un cadeau original. Il semblait quelque peu réticent, mais je réussis à l’amadouer avec forces compliments sur son style et sur la qualité de ses dessins. Je me proposais même de le régler en espèce. L’occasion était trop belle pour qu’il ne refuse. J’avais l’impression d’être un noble florentin du XVième siècle, commandant un portrait de sa bien aimée à un artiste de la Renaissance.
J’étais cependant fort ennuyé. Pour réaliser un portrait, il fallait bien un modèle. Comment allions-nous procéder ? Je n’avais pas de photos d’Anne à lui soumettre. L’inviter chez moi ? Du délire pur et simple. Cela serait lui avouer mes activités « annexes ». Je serais dénoncé à la police et finirai ma triste vie dans les geôles d’un sordide donjon.
« Tu sais, le plus simple serait que je rencontre ton amie », me suggéra t-il en rigolant. Impossible ! Trois fois non ! Je lui déblattais une nouvelle série de bobards. Il fallait que ce présent soit totalement inattendu, une surprise parfaite. Raison pour laquelle toute rencontres étaient absolument impossibles. Je me proposais finalement de lui décrire Anne, comme lorsqu’on procède lors de la réalisation d’un portrait robot. Cette suggestion lui parut totalement farfelue et stupide. Je lui fis gentiment comprendre qu’il n’avait rien à redire, vu que j’étais prêt à payer le prix fort pour obtenir ce que je désirais.





Quatrième soirée

J’étais planqué à mon « poste », les jumelles dans une main et le téléphone dans l’autre. J’avais composé le numéro d’Erwan.
- Heummm, écoutes Erwan, j’ai finalement retrouvé une photo de mon amie.
- Bonne nouvelle. Apporte là demain au travail.
Mon souffle devient de plus en plus saccadé :
- Heumm non, non ! Ecoutes, j’ai un problème en fait. Il me faut absolument ce portait pour demain.
Il s’étouffa :
- Demain ? Mais c’est impossible, mon vieux ! Comment veux-tu que je fasse aussi vite ?
- Dis, cela te va si je te décris la décrit à partir de la photo maintenant, en direct ?
Erwan parût totalement désolé :
- Ton histoire n’a vraiment ni queue ni tête, je dois te le dire. Je ne sais pas si tu te fous de moi ou…
- Non, Erwan, écoutes. Il me le faut absolument pour demain matin. Il n’y a pas d’autre solution. Et puis, si tu veux, je te payerais plus.
J’entendis de longs soupirs dans le combiné :
- D’accord, si c’est ce que tu veux. Mais je ne te promets rien. Cela sera sûrement mauvais. Attends quelques secondes, je vais chercher mon matériel.
J’étais follement excité. Par un pur hasard, Anne était tranquille ce soir là. Elle avait reprit la lecture de son livre, étalée dans son pouffe. Miracle, elle était à nouveau seule. Je priais pour que l’homme de hier soir ne soit qu’un mirage, un mauvais rêve issu de mon subconscient.
Elle était maintenant offerte à moi et rien qu’à moi. La voix d’Erwan, grésillante et légèrement déformée, se fit entendre à nouveau :
- Tu es là ? Je suis prêt. On peut commencer.
Je n’ose confesser avec quel bonheur je lui ai décris la silhouette et les formes d’Anne. Je prenais tout mon temps, pour qu’aucuns détails ne lui échappent. J’insistais sur certains traits, sur son attitude à la fois rêveuse et troublée. J’entendais le crayon d’Erwan craquer sur le papier. Je zoomais avec mes jumelles comme un possédé afin de lui décrire son nez, sa bouche, les reflets de ses cheveux. Alors qu’il s’attaquait à ses oreilles, Anne tourna brusquement la tête dans ma direction. Dans un ultime réflexe de survie, je me baissais afin de me capitonner dans mes coussins. Non, pas ce soir ! Pas alors que je suis en train de lui peaufiner son ultime représentation. La voix d’Erwan braillait à travers le téléphone, que j’avais lâché dans la manoeuvre :
- Allo ? Tu es là ? Allo ?
Avec une extrême prudence, je me remis tout doucement en position d’observation. Les terribles rideaux castrateurs venaient d’être tirés.


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MessagePosté le: Mer 2 Nov - 13:24 (2011)    Sujet du message: Publicité

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